LE
CINQ MAI
1821
Sur
l'air de: Muse
des bois et des
accords champêtres.
1
Des Espagnols m'ont
pris sur leur navire,
Aux bords lointains
où tristement
j'errais.
Humble débris
d'un héroïque
empire,
J'avais dans l'Inde
exilé mes
regrets.
Mais loin du Cap,
après cinq
ans d'absence,
Sous le soleil,
je vogue plus joyeux.
Pauvre soldat, je
reverrai la France:
La main d'un fils
me fermera les yeux.
2
Dieux!
le pilote a crié
Sainte-Hélène!
Et voilà
donc où languit
le héros!
Bons Espagnols,
là s'éteint
votre haine;
Nous maudissons
ses fers et ses
bourreaux
Je ne puis rien,
rien pour sa délivrance
Le temps n'est plus
des trépas
glorieux!
Pauvre soldat, je
reverrai la France
:
La main d'un fils
me fermera les yeux.
3
Peut-être
il dort, ce boulet
invincible
Qui fracassa vingt
trônes à
la fois.
Ne peut-il pas,
se relevant terrible,
Aller mourir sur
la tête des
rois?
Ah! ce rocher repousse
l'espérance
L'aigle n'est plus
dans le secret des
dieux.
Pauvre soldat, je
reverrai la France:
La main d'un fils
me fermera les yeux.
4
Il
fatiguait la Victoire
à le suivre
Elle était
lasse; il ne l'attendit
pas.
Trahi deux fois,
ce grand homme a
su vivre;
Mais quels serpents
enveloppent ses
pas!
De tout laurier
un poison est l'essence.
La mort couronne
un front victorieux.
Pauvre soldat, je
reverrai la France:
La main d'un fils
me fermera les yeux.
5
Dés
qu'on signale une
nef vagabonde,
« Serait-ce
lui ? disent les
potentats:
« Vient-il
encor redemander
le monde?
« Armons soudain
deux millions de
soldats. »
Et lui, peut-être
accablé de
souffrance,
A la patrie adresse
ses adieux.
Pauvre soldat, je
reverrai la France
:
La main d'un fils
me fermera les yeux.
6
Grand
de génie
et grand de caractère,
Pourquoi du sceptre
arma-t-il son orgueil?
Bien au-dessus des
trônes de
la terre
Il apparaît
brillant sur cet
écueil.
Sa gloire est là
comme le phare immense
D'un nouveau monde
et d'un monde trop
vieux.
Pauvre soldat, je
reverrai la France:
La main d'un fils
me fermera les yeux.
7
Bons
Espagnols, que voit-on
au rivage?
Un drapeau noir
! ah, grands dieux,
je frémis
Quoi! lui, mourir!
ô gloire!
quel veuvage!
Autour de moi pleurent
ses ennemis.
Loin de ce roc nous
fuyons en silence
L'astre du jour
abandonne les cieux.
Pauvre soldat, je
reverrai la France
:
La main d'un fils
me fermera les yeux.
Extrait
des Œuvres
Complètes
de P. J de Béranger
- 1850 – pp.
218, 219 - Librairie
Encyclopédique
de Périchon
– Bruxelles.